« Cigarettes after sex »

Mardi, 5 Décembre 2017

Cette chronique de Suzanne Gabriels, notre experte en prévention tabac, a été publiée le vendredi 24/11/2017 sur www.artsenkrant.com (le dépendant Flamand du Journal du Médecin).
 
Suivi d’un point d’interrogation, « Cigarettes after sex? » aurait pu être un SMS coquin. La réalité est pourtant tout autre ! C’est de la bouche de ma fille que j’ai entendu ces trois mots, prononcés le plus naturellement du monde.

Elle me parlait d’un groupe américain formé à El Paso, Texas, qu’elle allait voir en concert quelques jours plus tard, le 7 novembre dernier. Le site de l’Ancienne Belgique parle d’une musique susurrée, empreinte de mélancolie.

Vieux films

De nos jours, les nostalgiques des films d’autrefois sont probablement comblés. Les classiques sont en effet régulièrement rediffusés à la télévision. À l’époque, le tabac était très présent au cinéma. La cigarette était normale dans ces années-là.

Doit-on en conclure qu’elle ne pose pas de problème ? Un expert réputé en marketing m’a dit un jour : « Si je travaillais au département marketing d’une entreprise de tabac, je rachèterais les droits de ces vieux films et je les proposerais gratuitement aux chaînes de télévision ».

Difficile à imaginer ? Pas tant que ça ! Cette année, la Fondation contre le Cancer a commandé une étude au Conseil supérieur de l’audiovisuel afin d’évaluer le « temps d’antenne » du tabac. Cette étude nous servira de point de référence afin de pouvoir, à l’avenir, contrôler l’évolution de la présence de la cigarette sur le petit écran.

Coup de pouce

L’industrie du tabac dégage des sommes astronomiques afin de financer ses efforts marketing. Aux États-Unis, les grandes multinationales du secteur y ont consacré près de 8,24 milliards de dollars en 2015, soit environ 940 000 $ par heure.

Ces chiffres officiels ont été dévoilés récemment par la Commission fédérale américaine du commerce. De ce budget, 84 % sont consacrés aux remises de prix octroyées aux grossistes et détaillants afin d’amortir l’effet des taxes plus élevées qu’imposent les autorités.

C’est pourquoi nous avons tous pour mission de lutter contre les campagnes de désinformation de l’industrie du tabac.

Les 16 % restants du budget financent d’autres formes de marketing. Petit calcul rapide : 16 % de 24 millions par jour x 365 jours = un budget annuel d’environ 1,4 milliard $, pour les États-Unis seulement et selon les chiffres officiels.

En réalité, ces montants sont probablement supérieurs. De quoi donner un fameux coup de pouce à plusieurs personnages cultes, groupes pop, réalisateurs de film ou autres personnalités artistiques.

Déclarations rectificatives

Une contre-offensive a été lancée le 26 novembre aux États-Unis. Les multinationales du tabac ont été condamnées à diffuser des « corrective statements » (déclarations rectificatives) dans les journaux et à la télévision, aux heures de grande écoute. Des millions d’Américains entendront ainsi la vérité à propos des effets nocifs du tabac. Et pour la première fois dans l’histoire, la campagne d’information sera financée par le secteur du tabac lui-même.

Ces déclarations rectificatives dévoileront ce que l’industrie savait –  et niait – depuis longtemps au sujet de l’accoutumance à la nicotine et les maladies liées au tabac. La condamnation des multinationales est le résultat d’un procès qui date de 2006.

Pendant onze ans, l’industrie du tabac s’est battue pour éviter de devoir appliquer cette décision judiciaire. Résultat ? Un décalage de plus de dix ans entre la décision et l’application du jugement. En outre, le secteur du tabac a obtenu l’annulation d’un certain nombre de messages obligatoires, dont celui mentionnant l’effort marketing considérable déployé pour promouvoir la cigarette auprès des enfants.

Les entreprises de tabac n’ont de cesse de contrecarrer les politiques favorables à la santé publique dès l’instant où elles compromettent leurs bénéfices.
C’est à nous et à vous, médecins, qu’il appartient de lutter contre la désinformation des cigarettiers, de dénoncer leurs techniques de marketing et de lobbying... tout en continuant à soutenir et à promouvoir une politique qui s’est déjà avérée efficace pour faire reculer le tabagisme.

Nous avons donc encore un long chemin à parcourir !

Suzanne Gabriels, experte en prévention tabac à la Fondation contre le Cancer