L’industrie du tabac aggrave les problèmes mondiaux

earth terre aarde saison season seizoenJeudi, 8 Juin 2017

La Journée mondiale sans Tabac a lieu chaque année le 31 mai. Cette année, le thème retenu par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) était la menace que fait peser le tabac sur le développement (« Tobacco, a threat to development »).

Quand on évoque le tabagisme, on pense directement aux conséquences pour le consommateur individuel : souffrance, maladie, mort… On parle également de plus en plus souvent du coût pour la société, comme l’augmentation des dépenses de santé publique ou la baisse de productivité liée à la maladie.  

Il existe cependant d’autres aspects qui méritent plus d’attention qu’ils n’en reçoivent actuellement. L’OMS considère ainsi que l’industrie du tabac constitue une menace pour le développement durable de nombreux pays, aussi bien riches que pauvres.
 
Lutter contre le tabac permettrait de briser le cycle de l’appauvrissement, d’éliminer la faim dans le monde, d’encourager l’agriculture durable et la croissance économique et, enfin, de soutenir la lutte contre le changement climatique.

Un cercle vicieux pour les consommateurs

À l’échelle mondiale, une constatation s’impose : le tabagisme est plus répandu dans les couches sociales défavorisées. Ainsi, dans notre pays, les classes sociales supérieures et les jeunes suivant l’enseignement secondaire général sont ceux qui fument le moins. Si le tabagisme est plus présent dans les groupes socialement défavorisés, c’est notamment car la cigarette est vue comme un moyen de réduire le stress dû aux situations difficiles. Elle offre un réconfort à court terme, à un prix relativement abordable. Mais la cigarette entraîne surtout une dépendance et cause de nombreuses maladies. Celles-ci peuvent, à leur tour, entraîner une baisse de revenus et un appauvrissement. Et cette situation de détresse augmente le risque d’une poursuite du tabagisme. Le cercle vicieux est bouclé. Les enfants de fumeurs y sont également confrontés, et le cycle se reproduit avec une nouvelle génération. C’est un fait : le tabac joue un rôle clair dans l’appauvrissement de ses consommateurs.

Un cercle vicieux pour les producteurs

L’appauvrissement, on le constate aussi du côté des familles qui vivent de la production du tabac. Dans au moins 17 pays, la culture du tabac va de pair avec l’exploitation des paysans et le travail d’enfants. Les conditions de vie dans les plantations laissent beaucoup à désirer : pas d’eau potable, sous-alimentation, pas d’accès aux soins de santé. Au Malawi, on observe par exemple une incidence bien plus élevée du nanisme chez les familles de cultivateurs que chez les autres. Tous les bénéfices sont empochés par les géants du tabac, pendant que les fermiers encourent tous les risques, y compris ceux liés à une mauvaise récolte. 

L’impact écologique du tabac

D’énormes quantités de pesticides et d’engrais sont utilisées pour cultiver le tabac. Ces substances nocives polluent le sol et l’eau. Chaque année, la culture du tabac accapare 4,3 millions d’hectares de sol cultivable. Cela représente 2 à 4% de la déforestation au niveau planétaire. La phase de traitement du tabac produit quant à elle environ 2 millions de tonnes de déchets solides. Et tout cela sans parler du problème des mégots jetés au sol.

Mais revenons aux cultivateurs. Comme ils ne possèdent généralement pas de vêtements de protection, ils sont quotidiennement en contact avec des pesticides. Durant les récoltes, ils absorbent chaque jour une dose de nicotine équivalente à 50 cigarettes, juste par le contact du tabac avec la peau. Beaucoup d’entre eux contractent alors une maladie connue sous le nom de « green tobacco sickness ». 

Des intérêts économiques qui priment sur les droits fondamentaux, et contraires à toute éthique

En janvier dernier, Philip Morris International (PMI) a tenté d’améliorer sa mauvaise image en renouvelant totalement son site internet. En le parcourant, on pourrait croire qu’il s’agit d’une société respectable et respectueuse. Sur la page d’accueil s’affiche ainsi en grand : « Designing a smoke-free future » (« créer un futur sans fumée »).  Le « Danish Human Rights Institute (DHRI) », qui s’est penché sur toute la chaîne de production, a réagi à cette tentative de séduction en proposant à PMI d’arrêter la production de cigarettes AUJOURD’HUI. Pas « un jour peut-être », comme exprimé par la nouvelle philosophie de l’entreprise, mais MAINTENANT et SANS ATTENDRE !

L’industrie du tabac dégage chaque année un profit estimé à 44 milliards de dollars US, dont 27 milliards proviennent de pays où les revenus sont bas ou modérés. Les 4 CEO des 4 multinationales du tabac empochent personnellement un total de plus de 25 millions de dollars US par an. Heureusement, d’autres chefs d’entreprises richissimes utilisent leur poids financier pour équilibrer la balance. Les « Bloomberg Philanthropies » et la fondation « Bill & Melinda Gates » ont par exemple créé un fond de 4 millions de dollars destiné à aider les pays pauvres à se défendre en justice face aux géants du tabac.

D’un contrôle accru à un véritable endgame

Partout dans le monde, les ONG luttent afin de faire appliquer la convention cadre de l’OMS sur le tabac. C’est un texte clair, qui présente une valeur certaine pour lutter avec efficacité contre le tabac. Mais on prend également de plus en plus conscience qu’il est nécessaire d’en faire plus. Un certain nombre de pays établissent ainsi des plans en vue d’un véritable endgame. L’objectif : atteindre une proportion de 5% ou moins de fumeurs dans la population. Une société avec 0% de fumeurs reste probablement une utopie. Si l’on se limite à l’aspect de la santé, il ne sera jamais possible d’atteindre un endgame. Il faut réfléchir en dehors des cadres habituels, et faire le lien entre tous les éléments qui peuvent aider la lutte contre le tabac : l’environnement, les droits de l’homme, le développement durable ou encore les accords commerciaux.

Peu d’espoir pour la Belgique

Faire du surplace, c’est reculer. Et la Belgique ne bouge pas… Sur la Tobacco Control Scale – une étude qui compare les politiques de prévention tabac des pays européens – notre pays est descendu de la 13ème (en 2013) à la 17ème place (en 2016).

Pourtant, si l’on retourne quelques mois en arrière, l’espoir était réel. 9 propositions de loi anti-tabac avaient été discutées le 7 mars, lors de la Commission Santé publique de la Chambre. Mais depuis lors, c’est le calme plat. L’immobilisme politique est déconcertant quand on sait que, chaque année, 15 000 Belges meurent prématurément à cause du tabagisme et 300 000 autres souffrent d’une maladie liée à ce comportement. On dit souvent que « quand on veut, on peut ». Mais voilà, on n’observe aucune volonté, alors pour ce qui est des actes…

Pourtant, les pays mieux classés dans la Tobacco Control Scale sont la preuve qu’il est possible d’agir, et d’agir autrement. L’exemple le plus frappant vient d’Irlande, où tous les parlementaires, quelle que soit leur couleur politique, ont voté en faveur de l’introduction des paquets neutres. Ils ne se sont pas laissés impressionner par les menaces de procès brandies par l’industrie du tabac ; pas plus que par les courriers tout aussi menaçants de la Chambre américaine de commerce qui promettait de briser des contrats  commerciaux dès que les paquets neutres seraient introduits sur le marché. A ce point, est-il utile d’évoquer les liens étroits entretenus par cette Chambre et l’industrie du tabac ? La situation globale est assez claire, n’est-ce pas ? Il faut cesser de considérer l’industrie du tabac comme une industrie « normale ». 
 

 

 

 

 

 

Une opinion de Suzanne Gabriels, experte en prévention tabac, parue dans le Knack du 29/05/2017