Chronique Le journal du Médecin : Pour des locaux de vapotage séparés dans les hôpitaux ?

Tabakstop Suzanne GabriëlsJeudi, 6 Décembre 2018

Suzanne Gabriels, experte en prévention tabac, Fondation contre le Cancer​

Le tabagisme est une voie sans issue pour un fumeur sur deux : au moins la moitié des fumeurs actuels mourra en effet de ses conséquences. « Fumer n’est plus cool depuis longtemps », affirme Stijn Van de Voorde, animateur radio sur StuBru, tandis que selon le Telegraaf, le fumeur devient un paria. 

Que faire dès lors pour les deux millions de fumeurs que compte aujourd’hui la Belgique ? On leur conseille évidemment d’arrêter, mais faut-il leur recommander de passer à la cigarette électronique s’ils n’y arrivent pas ? Et prévoir des locaux de vapotage séparés dans les hôpitaux ?

Le jeu de l’industrie du tabac 

« Chez le fumeur, tout pue sauf son argent ». L’auteur de cette phrase-choc que l’on a pu lire en juin dans Dag Allemaal visait les pouvoirs publics « accros » aux accises du tabac. La formule convient toutefois mieux aux géants du tabac. Ceci ressort d’une interview de la BBC avec le CEO d'Imperial Tobacco, l'un des quatre grands acteurs du marché international du tabac.

Imperial Tobacco cherche une alternative plus acceptable pour aider les fumeurs à « switcher » et sa cigarette électronique « Blu » fait partie des solutions proposées. « Switch » et « convert » sont les termes les plus employés dans l’interview, tout comme « responsable ». Étant donné que les fumeurs profitent ainsi de leurs cigarettes et qu’Imperial est une entreprise « responsable », les ventes de cigarettes se maintiennent. 

Il est bien sûr difficile de dissimuler que cette stratégie est essentiellement basée sur un modèle économique destiné à préserver les intérêts financiers du secteur plutôt que la santé des fumeurs. La CEO répond avec aisance à toutes les questions du journaliste, mais il y en a une qui semble la désarçonner quelque peu : « Vous avez gagné 18 millions de livres au cours des cinq dernières années. Ne trouvez-vous pas que c’est beaucoup pour vendre un produit mortel ? »

Encourager la cigarette électronique...

Le passage à la cigarette électronique, aux produits du tabac chauffés (« heat not burn ») et à toutes les formes intermédiaires est présenté comme une évolution majeure par l’industrie du tabac. Les grandes entreprises du secteur se livrent dès lors une véritable guerre à l’innovation.

Par ailleurs, certains professionnels de la santé encouragent également le passage à la cigarette électronique (mais pas aux produits heat not burn, soyons clairs !).

Début novembre, on a ainsi pu lire un article positif sur la cigarette électronique dans Medi-Sphère. L’auteur concluait : « La cigarette électronique (…) doit être considérée comme une alternative pour les fumeurs chez qui les substituts nicotiniques classiques ne fonctionnent pas. » Le professeur West, grand spécialiste de l’arrêt tabagique au Royaume-Uni, va même plus loin et affirme que chaque fumeur doit adopter au plus vite la cigarette électronique. Il pense que les fumeurs ne doivent pas se tourner d’abord vers des moyens de sevrage éprouvés, mais passer directement à la cigarette électronique parce qu’elle limite immédiatement les dégâts.

... ou diaboliser l’e-cigarette ?

Par contre, la European Respiratory Society (ERS) exprime clairement son opposition à la cigarette électronique : « ERS cannot recommend any product damaging the lungs health (L’ERS ne peut recommander aucun produit dommageable pour les poumons). » Elle fait valoir que les cigarettes électroniques sont nocives et addictives, affaiblissent la détermination des fumeurs à arrêter de fumer et les efforts des ex-fumeurs pour ne pas recommencer, représentent une tentation pour les non-fumeurs et les mineurs, risquent de « normaliser » de nouveau le tabac, etc.

Une stratégie à deux niveaux

Les discussions relatives aux avantages et aux inconvénients de l’e-cigarette ne sont donc pas près de cesser ! Comment gérer la chose en attendant ? En Belgique, la vente de cigarettes électroniques est réglementée depuis 2016 et la législation sur le tabagisme a été étendue à l’e-cigarette.

Une précision s’impose tout de même : il ne faut pas confondre le débat portant sur le remplacement de la cigarette par la cigarette électronique d’une part, et la volonté tout à fait légitime d’éviter que des non-fumeurs — en particulier les jeunes — ne se laissent tenter par l’e-cigarette d’autre part. Voilà pourquoi nous devons travailler à deux niveaux et nous poser les questions suivantes : comment rendre l’e-cigarette inaccessible pour les jeunes et quelle position adopter à propos de la « conversion » à l’e-cigarette ?

Protéger les jeunes contre le vapotage

Le 15 novembre, la Food and Drug Administration (FDA) américaine a annoncé une série de mesures restrictives en vue de dissuader les non-fumeurs de vapoter. La FDA songe par exemple à ne plus autoriser la vente de produits de vapotage aux arômes fruités ou sucrés que dans des espaces fermés auxquels les adolescents n’ont pas accès. Il resterait ainsi un circuit d’approvisionnement pour les fumeurs qui veulent arrêter de fumer à l’aide de la cigarette électronique. De même, la vente de tels produits sur internet ne serait autorisée qu’à partir du moment où les magasins en ligne vérifient l’âge des acheteurs.

Quelle position adopter sur le passage à la cigarette électronique ?

Tout le monde peut avoir son avis sur le vapotage, mais la manière dont les médecins et les hôpitaux gèrent la question revêt une importance cruciale. Que fait-on par exemple des fumoirs dans les hôpitaux ? Ceux-ci doivent-ils prévoir des fumoirs réservés aux fumeurs et des locaux séparés pour les vapoteurs ? S’ils se trouvent avec les fumeurs, les vapoteurs risquent en effet de fumer (passivement) alors qu’ils ont peut-être justement choisi l’e-cigarette pour essayer de ne plus toucher à la cigarette ordinaire.

Si les hôpitaux ne veulent pas investir dans des locaux de vapotage distincts équipés d’un système d’évacuation de la fumée, les hôpitaux et les pouvoirs publics ne doivent-ils pas faire davantage d’efforts pour proposer aux patients une médication et une aide au sevrage tabagique ? Le 15 novembre, une lettre signée par plus de 800 médecins et universitaires britanniques a été publiée dans le British Medical Journal (BMJ).

Tous ces experts soulignent que le traitement de l’addiction au tabac est l’une des interventions les plus rentables dans le secteur des soins de santé. Ils plaident dès lors pour que chaque fumeur pris en charge par le National Health Service (NHS) bénéficie également d’une aide afin de se défaire de sa dépendance au tabac. Il en va de la santé et du bien-être des fumeurs et de leur famille, mais aussi de la durabilité de l’assurance maladie solidaire et plus largement de la sécurité sociale. «Ne serait-il pas temps que, dans chaque institution hospitalière, dans chaque cabinet médical, l’arrêt tabagique soit une des premières priorités? »