E-cigarette : compromis à la Belge

De tabaksindustrie komt alleen te staanLundi, 5 Février 2018

Colonne Journal du Médecin janvier 2018

Suzanne Gabriels, Experte Prévention Tabac, Fondation contre le Cancer

Notre législation est très stricte en matière de cigarette électronique. C’est même une des plus strictes de l’Union européenne. Outre les taxes, les dispositions qui s’appliquent à la cigarette classique prévalent aussi pour l’e-cigarette. La vente d’e-cigarettes est ainsi interdite aux jeunes de moins de 16 ans. La promotion, la publicité et le sponsoring sont soumis à restrictions. Les emballages doivent être pourvus d’une protection pour les enfants et doivent comprendre une mise en garde pour la santé. Le taux de nicotine, la communication, l’usage (on ne vapote pas dans les espaces publics) et la vente (interdite sur internet) sont réglementés. 

Nos points de vente sont soumis à de nombreuses règles. Et c’est tout à l’honneur de nos autorités, car la politique relative aux cigarettes électroniques influence le marketing et les arguments justifiant son usage. L’interdiction du vapotage dans les lieux publics, par exemple, permet d’éviter que l’e-cigarette ne soit utilisée, dans ces endroits, comme un substitut à la cigarette classique. Une règle qui a du mal à passer chez les « vapoteurs » : « ce genre de politique va à l’encontre d’une réduction des risques ! », se récrient-ils. Et pourtant, la Fondation contre le Cancer soutient la sévérité de notre réglementation sur l’e-cigarette. Explications… 

Quelle est la position des autres pays sur l’e-cigarette ?

Les e-cigarettes, toutes catégories confondues, sont actuellement interdites dans 27 pays. Neuf pays, dont l’Australie et le Canada, interdisent la vente des e-cigarettes à la nicotine. Trente-six pays, dont la Belgique, autorisent la vente des cigarettes électroniques dans un cadre bien défini. La classification des cigarettes électroniques varie fortement selon les pays :

  • produit du tabac (ou produit d’imitation / dérivé / de substitution)
  • produit médicinal / pharmaceutique
  • produit de consommation
  • e-cigarette ou ENDS (Electronic Nicotine Delivery System)
  • poison

Trois pays, dont l’Australie, classent la nicotine au rang des poisons ou des substances dangereuses. 

Réduction des risques ?

En Angleterre, des organisations sanitaires influentes ont déclaré que la cigarette électronique était 95 % plus sûre que la cigarette classique. Mais le rapport d’étude publié par le BMJ en réaction soulève certaines questions, dont celle d’éventuels liens avec l’industrie du tabac. Le risque effectif lié à l’utilisation des e-cigarettes serait plus élevé que ce très médiatique 5 %.

L’e-cigarette produit moins de substances cancérogènes que la cigarette classique – tout le monde s’entend sur ce point. Elle n’en est pas pour autant inoffensive quant au risque qu’elle représente en termes de cancer, mais aussi de maladies cardiovasculaires et autres affections pulmonaires. Ces deux dernières catégories tuent d’ailleurs plus de fumeurs que le cancer. Selon les conclusions du professeur américain S. Glantz, l’e-cigarette présente la moitié des risques à long terme du tabagisme classique – soit un risque réduit de 50 % et non de 95 %.
En outre, comme le constate le professeur Glantz dans une récente méta-analyse, les chances de sevrage sont moindres chez les fumeurs qui utilisaient ou avaient utilisé l’e-cigarette par rapport à ceux qui n’y avaient pas eu recours. Il en conclut que dans le monde réel, le recours aux cigarettes électroniques va de pair avec une diminution des sevrages tabagiques. Un regard qui n’a donc rien d’optimiste et qui nous vient des États-Unis, pays où la publicité pour la cigarette électronique bat son plein et où on vapote joyeusement dans plusieurs lieux publics. 

Le Royaume-Uni accueille l’e-cigarette

D’autres pays accueillent l’e-cigarette à bras ouverts. Au Royaume-Uni, les chercheurs et les décideurs la considèrent comme une technologie « disruptive » permettant de concurrencer les marques de cigarettes établies. Le professeur West de l’« University College London » a qualifié l’e-cigarette de « NRT in fancy clothes », soit de substitut à la nicotine joliment habillé. De plus amples informations sur ce point de vue sont disponibles dans l’entretien auquel s’est prêté le Dr Mc Ewen, médecin britannique, sur le site de Cancer Research UK

L’Angleterre enregistre, depuis 2011, une hausse du taux de réussite des sevrages tabagiques. De plus, l’usage des e-cigarettes est très peu répandu chez les non-fumeurs alors que leur usage à long terme continue à progresser chez les ex-fumeurs. 

Le parlement britannique a parfaitement cerné le problème : « Comment faire pour vanter les avantages de ce produit aux personnes qui pourraient en tirer avantage sans le rendre attractif et sexy pour ceux qui ne fument pas du tout ? Trouver cet équilibre sera un défi. » Le ministre britannique de la Santé publique entend faire une distinction entre les entreprises d’e-cigarettes appartenant à l’industrie du tabac et les autres. Car les grandes multinationales du tabac se sont introduites sur le marché de la cigarette électronique et rachètent des producteurs indépendants.

Qu’en est-il aujourd’hui dans la pratique clinique ? 

L’e-cigarette fait couler beaucoup d’encre dans les médias. Mais qu’en est-il dans nos cabinets médicaux ? Voici les conseils que donne la Fondation contre le Cancer aux patients fumeurs, par ordre de préférence : 

  • 1 : ne pas (commencer à) fumer.
  • 2 : arrêter de fumer en ayant recours aux méthodes de sevrage classiques qui ont fait leurs preuves.
  • 3 : arrêter de fumer en choisissant  la cigarette électronique comme méthode d’arrêt. L’e-cigarette permet de réduire progressivement la dose de nicotine, contrairement aux dispositifs « heat-not-burn » comme IQOS. 
  • 4 : Vapoter, peut-être pour le reste de sa vie, et ne plus fumer de cigarette. .
  • 5 : (la moins bonne des solutions pour un fumeur) : continuer à fumer.

En gardant cette simple liste à l’esprit, les médecins éviteront l’alarmisme exacerbé lié à la cigarette électronique, même s’il convient de s’interroger, au niveau de la population, sur l’évolution de l’e-cigarette.

Conclusion : 

Surtout, restons stricts dans notre législation ! Faire preuve de plus de souplesse à l’égard de l’e-cigarette est un piège, car les nouveaux produits de tabac chauffé (heat-not-burn) de l’industrie du tabac en profiteront. Tant que nous en ignorons les risques à long terme, notre compromis à la belge sur l’e-cigarette n’est pas si mal – sauf sur un point. La Belgique est un des derniers pays de l’UE à autoriser la vente de cigarettes et d’e-cigarettes aux jeunes à partir de 16 ans. Devrait-on revoir cette limite d’âge et la porter de 16 à… 24 ans ? Ce dernier étant le nouveau seuil de l’âge adulte tel que suggéré récemment par un scientifique australien et l’âge auquel le cerveau atteint seulement sa maturité. Voilà qui risque de ne pas faire rire mes filles de 23 et 25 ans !