L’industrie du tabac prétend vouloir œuvrer pour un avenir sans tabac, mais elle est la source du problème | Fondation contre le Cancer

L’industrie du tabac prétend vouloir œuvrer pour un avenir sans tabac, mais elle est la source du problème

Tabakstop Suzanne GabriëlsLundi, 11 Février 2019
Suzanne Gabriels, experte en prévention-tabac pour la Fondation contre le Cancer
 

« L'industrie du tabac sera à l’origine d’un milliard de morts au 21e siècle », affirme Suzanne Gabriels (Fondation contre le cancer). « L’industrie du tabac détenait depuis de longues années le monopole en matière de dépendance à la nicotine, mais c’est terminé. C'est pourquoi ils marquent de l’intérêt pour un avenir sans fumée ; ce n’est pas par empathie. »

Chaque année, le Forum économique mondial réunit des dirigeants du monde entier pour relever les défis les plus complexes de la planète.

Si Philip Morris International (PMI) ne faisait pas partie des invités du Forum à Davos, le géant du tabac a tout de même envoyé une véritable délégation à Davos pour participer à des événements en marge du Forum et des after-parties : un bon moyen de se faire passer auprès des chefs d’État, chefs d’entreprise et journalistes comme une entreprise responsable qui ne veut que du bien aux plus d’un milliard de fumeurs que compte cette planète. Elle entend faire croire qu’elle entend contribuer, grâce à l’innovation, à résoudre le problème des fumeurs, à rechercher des solutions alternatives plus sûres à la cigarette et, à terme, à créer un « avenir sans tabac ».

L’industrie du tabac prétend vouloir œuvrer pour un avenir sans tabac, mais est la source du problème.

À l’occasion de cette grand-messe économique, le directeur général de PMI a lancé l’appel suivant dans une lettre ouverte : « Nous invitons les dirigeants mondiaux à amorcer un dialogue avec notre entreprise. Nous avons entamé une transition vers un avenir sans tabac, mais nous ne pourrons y parvenir seuls ». Cette lettre ouverte a été publiée sous la forme de contenu sponsorisé dans le journal européen Politico.

N’y voyez rien de plus qu’une nouvelle ruse pour jeter de la poudre aux yeux des décideurs politiques de l’Union européenne. Si, à première vue, la lettre semble convaincante, certaines affirmations méritent réaction. Commençons par expliquer pourquoi les chefs d’État ou d’entreprise ne devraient pas dialoguer avec l’industrie du tabac.

Pourquoi exclure l’industrie du tabac ?

Le raisonnement de PMI est le suivant : les entreprises du secteur de l’énergie sont invitées à participer aux discussions sur les changements climatiques, et les grandes entreprises du secteur agroalimentaire prennent part aux débats sur la faim et l’obésité. Alors, pourquoi exclure un fabricant de tabac ? Surtout lorsqu’il s’agit d’une entreprise qui a déjà investi 4,5 milliards de dollars dans la recherche de solutions alternatives plus sûres pour remplacer la cigarette.

Le tabac est un produit superflu qui provoque le décès prématuré de la moitié de ses consommateurs.

Pourquoi les entreprises des secteurs de l’énergie et de l’agroalimentaire sont-elles invitées au Forum économique mondial et pas celles de l’industrie du tabac ? La réponse est très simple : personne ne peut survivre sans énergie ou sans alimentation. Les cigarettes, au contraire, sont non seulement des produits de consommation superflus, mais provoquent le décès prématuré de la moitié des consommateurs, souvent des suites de maladies graves et d’années de souffrances innommables. La production et la vente de cigarettes ne sont donc pas un business anodin. Ce n’est pas un hasard si des entreprises comme AXA ou BNP Paribas refusent à présent de faire des affaires avec les fabricants de cigarettes, ou si Kruidvat ne vend plus de cigarettes ni de tabac à rouler.

La source du problème, et non la solution

La réputation des entreprises de l’industrie du tabac s’est dégradée, elles en ont bien conscience. PMI tient pourtant à se faire une place à bon nombre de tables de négociation, qu’il y soit question des dégâts causés par les mégots à l’environnement, de la lutte contre le commerce illégal de cigarettes, ou encore de la réduction des risques liés au tabac (tobacco harm reduction). Dans tous ces domaines, PMI souhaite se profiler du côté de la solution. L’entreprise reste pourtant bien l’origine du problème, la cause de tant de dégâts en matière de santé mondiale et d’écologie. 

Comment croire à cette volonté affichée de vouloir évoluer vers un avenir sans tabac tant que PMI n’arrêtera pas – il y a urgence, bon sang ! – de diriger ses stratégies marketing vers les jeunes ? Un plan d’arrêt rapide, commun et simultané pour tous les fabricants de cigarettes : voilà l’annonce que j’aurais voulu qu’ils fassent à Davos, et non pas un plaidoyer en faveur d’un nouveau relâchement des règles relatives au marketing des produits du tabac.

Le monopole de la dépendance à la nicotine dont jouissait le groupe depuis de longues années s’est heurté à un obstacle.

Derrière la communication soigneusement étudiée de la campagne à Davos se cache une autre vérité : le modèle commercial privilégié par Big Tobacco depuis des années est profondément mis en difficulté par la technologie de rupture, lancée par les nombreuses petites et plus grandes entreprises qui commercialisent des cigarettes électroniques. Le monopole de la dépendance à la nicotine dont jouissait cette industrie depuis de longues années s’est heurté à un obstacle qui l’oblige à abandonner son modèle commercial classique. Voilà la véritable motivation de leur campagne pour un avenir sans tabac. Il ne s’agit certainement pas d’empathie à l’égard des fumeurs ! 

Remettre la dépendance à la nicotine au goût du jour

Outre les cigarettes électroniques, PMI investit activement dans les produits de tabac chauffé (heat not burn). IQOS (I Quit Ordinary Smoking) est un appareil électronique qui chauffe des sticks de tabac à 350 degrés sans les brûler, ce qui signifie que moins de substances nocives sont dégagées que lorsqu’une cigarette brûle à 850 degrés. La Fondation contre le Cancer est cependant très heureuse que ces produits ne soient pas encore disponibles sur le marché en Belgique. En effet, nos partenaires des pays où IQOS a déjà été mis en vente nous informent que les jeunes s’en achètent dans des boutiques branchées grâce à un système de paiements échelonnés, comme s’il s’agissait d’un iPhone. 

L’influence des nouvelles technologies est encore plus marquée dans le cas de la cigarette électronique JUUL, mise au point dans la Silicon Valley, qui s’est très rapidement fait une place prépondérante sur le marché américain de la cigarette électronique, tant en termes de chiffre d’affaires qu’en termes de part de marché. JUUL représente déjà environ 30 % de l’ensemble du marché de la cigarette électronique aux États-Unis. Et il ne s’agit pas que d’utilisateurs adultes, loin de là ! Ce dispositif porteur de nicotine ressemble à une clé USB et ne dégage pas de vapeur lors de l’aspiration. En classe, les professeurs ne remarquent donc pas d’emblée que leurs élèves s’administrent d’énormes pics de nicotine. À la fin de l’année 2018, Altria Group, la branche américaine de PMI, a déclaré qu’elle allait investir 12,8 milliards de dollars dans JUUL. Altria représente donc un intérêt économique de 35 % chez JUUL et valorise l’entreprise à 38 milliards de dollars, ce qui laisse présager une expansion internationale vers d’autres marchés.

Nos décideurs politiques ne doivent pas se laisser tromper par de faux discours.

Heureusement, l’Union européenne et la Belgique disposent, pour l’instant, de lois qui empêchent l’arrivée massive sur nos marchés d’appareils de type IQOS et JUUL, populaires dans d'autres régions du monde. Mais nous ne resterons à l’abri que si nos décideurs politiques restent attentifs et ne se laissent pas tromper par de faux discours, à Davos comme ailleurs. Il existe une vérité fondamentale qu’ils ne peuvent en aucun cas oublier : l’industrie du tabac tuera un milliard de personnes au XXIesiècle.